C’est presque par hasard que Pascale Vanderpère a posé ses valises dans une bibliothèque, pour y faire carrière. Diplômée en philologie romane, elle s’était d’abord orientée vers l’enseignement, avant qu’une bibliothèque scolaire un peu en désordre ne change le cours de sa carrière. Aujourd’hui, après 38 ans au service de la Province du Hainaut, dont 22 en tant que directrice de la Bibliothèque provinciale, elle s’apprête à passer le flambeau. Retour sur un parcours riche, marqué par la passion du métier, de profondes transformations et une conviction inébranlable : la lecture, c’est la citoyenneté.
Un chemin inattendu vers les bibliothèques
Tout commence à l’Athénée provincial de Morlanwelz. Arrivée comme professeure de français, Pascale Vanderpère se retrouve sans classe disponible. On lui confie la bibliothèque de l’école — un espace un peu chaotique, dont elle ne connaît ni les règles techniques ni les codes. Plutôt que de subir la situation, elle décide de la comprendre, et s’inscrit en cours du soir de bibliothéconomie.
C’est un peu le hasard qui a fait que j’ai suivi les cours de bibliothécaire, ça m’a plu et puis tout s’est enchaîné. J’ai toujours adoré mon métier, mais je n’y serais pas venue sans ce concours de circonstances.
De la bibliothèque scolaire, elle rejoint ensuite la bibliothèque provinciale de La Louvière, d’abord à la salle des périodiques, puis à la tête du service des bibliobus dès l’obtention de son diplôme. En 2004, elle prend la direction de l’institution. Elle terminera sa carrière le 30 juin 2026, après 42 années de vie professionnelle, dont 38 au service de la lecture publique en Province de Hainaut.

Pascale Vanderpère et l’équipe du bibliobus
Du décret de 1978 à celui de 2009 : une évolution profonde
Au fil de sa carrière, Pascale Vanderpère a vu le métier de bibliothécaire se transformer en profondeur. Le tournant majeur ? Le décret de 2009, qui a remplacé celui de 1978 et redéfini les missions des bibliothèques publiques.
Le décret de 1978 a développé la bibliothèque, le décret de 2009 a développé une politique de lecture publique. C’est complètement différent.
Là où l’ancien cadre avait permis une professionnalisation du secteur — faire passer les bibliothèques du bénévolat à des structures normées et reconnues —, le nouveau décret a élargi l’horizon. Il ne s’agit plus seulement de gérer des collections et d’accueillir les lecteurs, mais d’aller à la rencontre de tous les publics, y compris ceux qui ne poussent jamais la porte d’une bibliothèque.
Maîtriser la lecture, c’est l’étape indispensable pour être intégré dans la société, comprendre le monde dans lequel on vit, agir, être un citoyen responsable et capable de prendre des décisions en connaissance de cause.
Ce décret offre également plus de liberté : chaque institution peut désormais définir son propre projet stratégique, adapté à son territoire, à ses réalités et à ses partenaires.
Un réseau provincial unique en Belgique
L’une des fiertés de Pascale Vanderpère, c’est d’avoir contribué à bâtir un réseau de lecture publique exemplaire à l’échelle du Hainaut. Avec 49 communes dotées de bibliothèques reconnues — bientôt 51 —, le Hainaut est la province la mieux dotée de Wallonie.
Au cœur de ce réseau : un catalogue collectif rassemblant les fonds de toutes les bibliothèques reconnues, et un service de prêt interbibliothèques qui tourne à plein régime chaque semaine. Une camionnette sillonne l’ensemble du Hainaut pour acheminer les ouvrages d’une commune à l’autre.
On transporte environ 400 kg de bouquins par jour, la camionnette est remplie à ras bord. Même dans la plus petite des bibliothèques du Hainaut, l’usager a accès à 4 millions de livres.
Ce système, qui s’étend désormais à l’ensemble des provinces wallonnes et à Bruxelles, garantit que chaque usager, où qu’il se trouve, bénéficie du même accès à la lecture.

Photo de groupe du réseau des bibliothécaires du Hainaut.
La bibliothèque, un lieu de vie ouvert à tous
Pascale Vanderpère a aussi accompagné la transformation de la bibliothèque en ce qu’on appelle aujourd’hui un « troisième lieu » — un espace de vie à part entière, en plus du domicile et du travail ou de l’école, où chacun peut se sentir chez soi.
À La Louvière, cela se traduit par une cafétéria où l’on peut parcourir la presse du jour, des espaces d’étude, des ateliers d’échecs réunissant chaque mercredi une quarantaine de joueurs de tous âges, des groupes de tricot, des formations numériques, des partenariats avec les CPAS, des actions d’alphabétisation… Et des équipes qui vont « hors les murs », à la rencontre des publics dans les maisons de quartier, les maisons de jeunes, les groupes fragilisés.
C’est vraiment un lieu de vie, ouvert à tous et gratuit. On prête toujours des livres, cela reste notre cœur de métier, mais on fait aussi bien d’autres choses dont, notamment, des animations et de la médiation.

Pascale Vanderpère ©Laetitia DESCARTES
Le Gazomètre : l’aboutissement d’une longue saga
Parmi les grandes étapes de sa carrière, l’inauguration du Gazomètre en 2024 occupe une place à part. Dès son arrivée en 1988, on lui promettait un nouveau bâtiment, où les différentes sections de ce qui était encore la bibliothèque centrale seraient réunies. Il aura fallu de la patience pour voir le projet aboutir.
Enfin une bibliothèque pensée et conçue pour être une bibliothèque. Au centre-ville, à 100 mètres de la gare, à deux pas du Théâtre, de Keramis et du Centre de la Gravure. Ça valait vraiment la peine d’être patient.

Sylvain Uystpruyst, Bénédicte Linard et Pascale Vanderpère lors de l’inauguration du Gazomètre le 24 mars 2024© Chiavetta
Des inquiétudes pour l’avenir
Si Pascale Vanderpère est fière du chemin parcouru, elle ne cache pas ses inquiétudes pour l’avenir du secteur. Le moratoire décrété par la Fédération Wallonie-Bruxelles, le gel des nouvelles reconnaissances, les subventions non indexées, l’incertitude autour de l’avenir des provinces… autant de signaux qui l’interpellent.
«C’est toujours à la culture que l’on s’en prend en premier lieu. Elle est pourtant indispensable pour la société de demain. Dans une province socio-économiquement défavorisée comme la nôtre, un projet de lecture publique fort n’est pas un luxe — c’est une nécessité.
Elle part néanmoins avec la conviction que ce qui a été construit est solide. Et avec l’espoir que la volonté politique saura, à la fois, préserver ce qui a été mis en place et donner à la bibliothèque les moyens de mener pleinement ses missions au service des citoyens et des communes du territoire.
Une retraite bien méritée
À titre personnel, Pascale Vanderpère avoue ne pas encore avoir eu le temps de préparer sa retraite — un aveu qui en dit long sur son engagement. Voyages, petits-enfants, cours d’anglais, de cuisine, bénévolat,… les projets commencent doucement à prendre forme. Et bien sûr, elle continuera à fréquenter les bibliothèques.
Après 38 ans au même endroit, je fais partie des murs. Mais je reviendrai, en bibliothèque bien sûr. J’habite Soignies, je vais pouvoir profiter de leur nouvelle bibliothèque — cette fois en tant qu’usagère !
Bonne route, Pascale et merci pour ta passion !



