Peut-on parler d’amour, de corps et de sexualité dans un lieu ouvert à toutes et tous, enfants compris ? Oui, et c’est même une mission des bibliothèques publiques. C’est la conviction qui a porté la journée d’étude « Affectivité et intimité en bibliothèque publique », organisée par l’Opérateur d’appui de la Bibliothèque de la Province de Hainaut.
L’ambition de la journée était claire : repositionner les bibliothèques comme actrices de l’accès à une information plurielle et fiable, mais aussi comme lieux d’expression autour de l’EVRAS, l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle. Les organisatrices, Vanessa Visentin et Cécile Paul, soutenues par Jean-Sébastien Vandenbussche de l’Opérateur itinérant, ont fait un pari : que chaque professionnel participant reparte avec l’envie de lancer ce type d’animations dans sa propre bibliothèque.
Une mission éducative non affirmée
Pour Nina Pranal, directrice adjointe de la médiathèque James Baldwin à Paris, les bibliothèques ont bien un rôle à jouer dans la vie relationnelle, affective et sexuelle de leurs publics.
Sa réflexion est née lors d’un stage dans une petite bibliothèque parisienne proche des Halles. Elle l’a prolongée dans un mémoire rédigé en 2023-2024, pendant sa formation de bibliothécaire. Son parcours y est pour beaucoup. Professeure de philosophie au lycée pendant sept ans, elle y a vu circuler insultes sexistes et blagues homophobes. Bénévole au Planning familial de Bordeaux, elle a contribué à y monter une petite bibliothèque associative.

Nina Pranal, directrice adjointe de la médiathèque James Baldwin à Paris, lors de son intervention.
Son constat est double. D’un côté, de nombreuses bibliothèques proposent déjà des ouvrages sur ces questions et organisent parfois des animations. De l’autre, cette mission n’apparaît ni dans les textes sur l’EVRAS, ni dans le discours des bibliothécaires eux-mêmes.
Bien plus qu’une éducation sexuelle
Si l’on parle aujourd’hui d’EVRAS plutôt que d’éducation sexuelle, c’est pour élargir le champ au-delà de la biologie, de l’anatomie ou des infections sexuellement transmissibles (IST). Cette éducation s’inscrit dans un cadre supranational, avec les principes directeurs de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), et dans un cadre propre à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le guide pour l’EVRAS adapte les contenus à chaque âge : il ne s’agit pas de sexualiser les enfants, mais de les protéger des violences sexuelles.
L’objectif visé est la santé sexuelle, que l’OMS définit comme un état de bien-être physique, mental et social, et pas seulement comme l’absence de maladie. Elle suppose un contexte sans coercition, sans discrimination et sans violence. Ce n’est donc pas qu’une affaire médicale : c’est un enjeu culturel, social et politique, qui appelle une politique publique.
Pourquoi les bibliothèques sont concernées
On pense spontanément aux écoles, aux centres de santé ou aux associations. Les bibliothèques, elles, sont les grandes oubliées des textes. Pourtant, la santé sexuelle dépend aussi d’une information claire et fiable, de la capacité à se l’approprier et d’un environnement inclusif. Or garantir l’égal accès de toutes et tous à l’information et au savoir, c’est précisément la mission classique des bibliothèques.
Des freins bien réels
Si cette mission reste si discrète, c’est d’abord parce que le sujet met mal à l’aise. Jugé trop intime, il fait craindre les réactions du public. Le mot « éducation » lui-même peut intimider des bibliothécaires qui ne se vivent ni comme enseignants ni comme éducateurs. Quant au devoir de neutralité, il nourrit la peur d’être accusé de militantisme dès qu’on s’engage contre l’homophobie ou le sexisme.
À ces réticences s’ajoutent des pressions sociales et politiques bien concrètes. Les actions menées contre les lectures de contes par des drag queens et drag kings en témoignent, tout comme les plaintes de parents face à des albums mettant en scène des couples homosexuels ou les pressions exercées sur l’édition jeunesse. Enfin, la montée des extrêmes fait naître une crainte paradoxale : un cadre décrétal pourrait un jour se retourner contre les bibliothèques, alors que l’absence de cadre leur permet aujourd’hui d’agir sous les radars.
Des leviers pour avancer
Le contexte belge actuel, favorable à la promotion de la santé sexuelle, permet de s’appuyer sur la tutelle et d’échapper au procès en militantisme. Un cadre clair limiterait aussi le risque de voir les bibliothèques utilisées contre les recommandations de l’ONU et de l’OMS.
L’accueil devient alors central : comment faire de la bibliothèque un espace sûr pour parler d’intimité ? Pour Nina Pranal, cela commence par des signes visibles d’inclusion, comme marquer les grandes journées internationales (droits des femmes, LGBTQIA+, trisomie 21…) et veiller à la diversité des collections. Cela passe aussi par des aménagements très concrets : des toilettes accessibles aux PMR, dégenrées et toutes équipées de poubelles. Interroger les publics sur ce qui pourrait être amélioré pour eux est une autre piste.
L’anonymat est un enjeu majeur. Rendre les collections accessibles sans qu’on ait à les demander, aménager des espaces à l’abri des regards ou signaler certains fonds par un logo discret permet à chacun de chercher sans se sentir observé. Un service de questions-réponses anonyme avec les bibliothécaires peut compléter le dispositif. Conférences, projections, ateliers ou clubs de lecture sont enfin autant d’occasions de faire vivre ces collections.
« Aimer, c’est quelque chose qui s’apprend, et en tant que bibliothécaires, nous avons un rôle à jouer », a-t-elle conclu.
L’éditeur Thierry Magnier : « Il n’y a pas de limite, mais il faut les bons mots »
La matinée s’est poursuivie avec une rencontre autour de la pertinence et de la diversité des collections. L’éditeur Thierry Magnier y était interrogé par David Francq, bibliothécaire-animateur à Ath, venu avec une grande boîte rose remplie d’objets servant de points de départ à ses questions.
Le premier objet, une clé, a ouvert la porte d’un parcours atypique. Se destinant au métier d’agriculteur, Thierry Magnier passe par un lycée agricole, puis bifurque vers une licence de lettres et la psychopédagogie. Il enseigne ensuite sept ans en lycée agricole, ouvre deux librairies, devient journaliste, travaille dans une grande maison d’édition, puis fonde la sienne en 1997. D’abord tourné vers les albums pour jeunes enfants, son catalogue s’élargit ensuite aux contes audio, aux romans pour adolescents et enfin aux romans pour adultes.

Thierry Magnier et David Francq
Thierry Magnier n’a jamais voulu publier des « livres à thème ». Ce qui l’intéresse, c’est la littérature et des autrices et auteurs dont le propos le touche. Fait notable : au fil de sa carrière, les ouvrages qui lui ont valu le plus de problèmes parlaient de corps davantage que de sexualité.
Où placer les limites quand on s’adresse aux enfants ? Pour lui, il n’y en a pas, à condition d’employer les mots justes. Le premier obstacle à la publication reste l’argent. Viennent ensuite, de plus en plus souvent, les pressions politiques en faveur de la censure. « Une fois que le livre existe, je le lâche. Il faut qu’il puisse vivre sa vie, et je souhaite qu’il le fasse en bibliothèque aussi. »
Une douceur musicale venue à vélo
La matinée s’est achevée en chanson. Le projet « Rosement vôtre », porté depuis plusieurs mois par l’opérateur d’appui provincial et des opérateurs directs du territoire, décline le thème du rose sous plusieurs facettes : rose douceur, rose humour, rose engagement. Il vise aussi à diversifier les approches artistiques en bibliothèque, de la lecture et l’écriture à la photo, au collage, au dessin et à la musique.

Antoine Armedan
Dans ce cadre, les bibliothèques participantes ont récolté des mots doux auprès de leurs publics. Le chanteur-compositeur Antoine Armedan en a fait une chanson originale. Amoureux des mots et des mélodies, il mène une « tournée zéro carbone » et est arrivé à vélo. Une pause douce et appréciée avant le repas.
L’après-midi : passer à la pratique
Après le repas, place à la pratique. Les participants avaient le choix entre cinq ateliers pour découvrir et tester des outils directement transposables dans leurs bibliothèques. Trois d’entre eux proposaient des outils d’animation pour aborder l’intimité et l’affectivité, chacun avec sa tonalité : la douceur, l’humour ou l’engagement. Un quatrième était consacré à l’art de construire des collections qui font sens, tandis que le dernier s’intéressait à la manière d’aborder ces questions avec les adolescents.

Animation sur le thème de l’humour
Des exemples qui prouvent que c’est possible
Une table ronde intitulée « Qu’en est-il aujourd’hui dans nos bibliothèques ? », animée par Florence Hainaut, autrice et journaliste indépendante, a ensuite réuni plusieurs bibliothécaires venus partager leurs expériences.
Stéphanie Hernandez, bibliothécaire à Tournai, a présenté « La Goutte de trop », un festival familial et festif consacré aux menstruations, imaginé par le centre de planning familial « La Famille heureuse ». Sa bibliothèque y a participé et en a profité pour enrichir ses collections sur le sujet. Le projet a surtout ouvert une collaboration durable avec le planning familial.
À Ath, c’est la gêne liée à l’emprunt de livres sur la sexualité qu’on a voulu lever. Depuis 2009, à l’initiative de David Francq, spécialiste du genre, la bibliothèque organise régulièrement des soirées consacrées à la littérature érotique.
C’est aussi en 2009 qu’est né à Saint-Josse le fonds « BTGE – Bibliothèque en tous genres », présenté par Filippo Virgilio, bibliothécaire-directeur. Consacré aux questions de genre et à la lutte contre les stéréotypes sexistes, il compte aujourd’hui plus de mille documents, documentaires et fictions, pour adultes comme pour la jeunesse. « Nous avons été la première bibliothèque de Bruxelles à mettre en place ce fonds thématique », souligne-t-il.
« Des tiers-personnes, ni famille ni professeurs »
C’est la journaliste Florence Hainaut qui a conclu la journée. Pour elle, les bibliothèques ont un rôle à jouer dans la vie relationnelle et sexuelle de leurs publics tout simplement parce qu’elles jouent un rôle dans leur vie tout court : accès à la connaissance, apprentissage de la curiosité, rencontre avec l’altérité, sources fiables.
À ceux qui demandent à quoi servent encore les bibliothèques à l’heure d’internet, elle répond que le problème n’est plus le manque d’information, mais sa surabondance et sa qualité très inégale. La bibliothèque est un lieu où l’on trouve des ressources avant même de savoir quelle question on se pose.

Les bibliothécaires n’ont pas vocation à répondre à toutes les questions sur l’intime. Leur rôle est de permettre à chacune et chacun de trouver des ressources fiables, de se sentir légitime à les chercher et, si nécessaire, d’être orienté vers le bon service. S’adressant à la salle, elle a résumé : « Vous travaillez dans des tiers-lieux et vous êtes des tiers-personnes. » Ni la famille, ni les professeurs, mais des adultes de référence et de confiance. Donner accès à des ressources ne revient pas à imposer un modèle de vie.



