Une création autour de « Selfie de Chine » d’Isabelle Wéry

28/03/2023

Il y a peu, nous avons eu la chance d’assister à la première d’une création de la Compagnie Albertine autour du livre « Selfie de Chine » d’Isabelle Wéry. Cette lecture proposée par notre bibliothèque provinciale s’est dilatée en un spectacle décoiffant mêlant un texte vigoureux incarné par une formidable comédienne, avec pour décor, une Chine étonnante. Une douce alchimie dont on vous détaille ici les ingrédients.

Une avalanche de guimauve : l’Empire du Milieu

L’histoire que nous conte Isabelle Wéry, est une sorte de condensé de plusieurs voyages qu’elle a accomplis en Chine dans le cadre d’une résidence d’écriture et d’autres projets artistiques. Ces séjours morcelés, si on les regroupe, représentent 6 mois de vie et une expérience apparemment profondément marquante pour elle.

Elle en a exprimé une œuvre un peu inclassable, sorte de syncrétisme entre récit de voyages et épopée hallucinatoire comme en témoigne l’extrait suivant :

Oui, si tu veux « sentir » une Chine dans ce qu’elle a de très intime et de très truculent, alors, tu dois aller dans les parcs publics. Imagine, c’est l’épicentre d’un rassemblement d’êtres et d’activités extraordinaires. En tant que non-Chinois.e, tu pénètres dans un espace résolument magique où un essaim de stimuli viennent piquer tous tes sens. Tu es dans un ailleurs hallucinant, environné.e de musiques nées d’instruments que tu vois pour la première fois de ta vie, tu entends des sonorités qui n’appartiennent qu’à la Chine et qui t’envoûtent, te font chavirer d’amour pour n’importe quel objet qui passe sous tes yeux : fleurs, théière, bonbon, tu deviens un être d’amour total, tu es arraché.e à toi-même et remplacé.e par un corps de guimauve rose à paillette, les parcs en Chine, c’est magnifique, que je crève dans un parc chinois, tiens !

(c) Isabelle Wéry

Une plume exaltée par le sel du théâtre

Il faut dire qu’au départ, la matière qui a façonné Selfie de Chine n’était pas destinée à se condenser en un livre, mais plutôt à charpenter une performance. C’est la crise sanitaire, et l’hibernation culturelle qui en a résulté, qui ont révolutionné cette intention qu’Isabelle Wéry ne voulait pas voir se dissiper. Aussi, pour prolonger la vie du magma d’émotions et de couleurs que lui ont livré ses périples en Chine, l’autrice, aidée par Les Midis de la poésie, a décidé de le faire jaillir de sa plume.

Actrice, avant d’être écrivaine, elle nous livre un texte qui se prête merveilleusement à l’exercice de la lecture, ou plutôt de l’interprétation à voix haute. Sa tentative inédite de narration à la première personne, fait littéralement palpiter les souvenirs qu’elle ravive pour nous. Lorsqu’elle écrit, Isabelle Wéry envisage une toile blanche, c’est l’imagination vierge de son lecteur. Elle y trace ensuite par touches successives des images dont s’empare le liseur pour générer sa propre expérience autour de ce qu’elle lui confie. Comme une illustratrice, par la couleur de ses mots, elle compose une fresque qui s’épanouit en chacun, pour le renvoyer à sa propre sensibilité, son vécu intime. Un mode opératoire généreux, lors duquel tous les sens sont conviés, moment immersif donc, comme le démontre à niveau l’extrait suivant…

Voilà une des raisons pour lesquelles j’adore écrire en Chine : parce que mes sensations y sont décuplées. La Chine se sent, se touche, se goûte, s’entend, se regarde avec amplitude, se dévore avec une bouche colosse comme un hangar industriel. Je mesure cent mètres quand je suis en Chine. Chaque millimètre de ma peau enfle. Mes narines s’élargissent. Mes yeux yeux yeux s’écarquillent à m’en déchirer les paupières. Un voyage en Chine, c’est aussi riche que de lire mille livres d’une traite. C’est accumuler un pactole d’images qui viennent hanter les nuits du reste de ta vie. C’est l’orgie des sensuels. Tu as cinquante oreilles, dix-huit nez, tu as septante-huit sexes, tu as des milliards de bouches à fleur d’épiderme…

Structuré de manière originale, convoquant une multitude d’impressions, de sons et d’odeurs, son récit façonné au moyen d’une langue agile et vive nous projette dans une sorte de réalité augmentée. Pour quiconque n’a pas encore pu se délecter du plaisir de dévorer les mots d’Isabelle Wéry, cette création est une formidable invitation à plonger dans son œuvre.

Une incarnation pétillante du texte

Stéphanie Mangez a revêtu un petit peignoir sombre rehaussé d’un délicat motif floral et d’une touche de lurex chatoyant, elle a minutieusement vernis les ongles de ses pieds, et bien ancrée dans le sol, elle cisèle le texte. Intuitivement, on peut sentir à quel point elle a dû adorer travailler ce récit. Elle pose des gestes justes et fait onduler l’intensité de sa voix tandis que ses yeux transparents observent l’auditoire qu’elle inonde d’un souffle éclatant. Elle reproduit finement cette épopée et nous exile dans les bars, les parcs, les restaurants chinois. Ce faisant, elle dévoile la belle complicité qui s’est nouée avec Julien Lemonnier. Celui qui l’accompagne sur scène a imaginé un ensemble de rythmes et sonorités destinés à donner plus d’épaisseur encore aux mots si justement soufflés. C’est une harmonie visuelle et sonore d’une grande efficacité, sans fioriture, tantôt endiablée, tantôt plus sensuelle.

Pour prolonger le plaisir : un échange avec une romancière nomade

Le dialogue qu’entreprend notre animatrice littéraire Isabelle Auquier avec Isabelle Wéry après la représentation vient épicer ce moment savoureux, tout comme la possibilité offerte au public de questionner les protagonistes du projet. Lors de ces échanges, certains évoquent leur propre expérience de la Chine, ou leur vision fantasmée. Stéphanie Mangez interpelle aussi Isabelle Wéry en lui confiant que pour elle, le titre « selfie » est un peu trompeur, car il aurait tendance à avoir une connotation narcissique, là où le texte s’apparente plutôt à un acte de partage, un moment de lâcher prise. Car page après page, l’autrice évoque comment elle s’est laissée faire par la Chine, c’est le fil rouge de son récit. Elle confie au public qu’elle n’avait pas imaginé ce livre lorsqu’elle a entrepris de voyager là-bas, mais c’est lorsqu’elle est rentrée en Europe, après y avoir effectué plusieurs séjours, que cette envie d’en extraire une proposition artistique l’a tenaillée. Elle savait à son retour, en 2019, juste avant la crise sanitaire, qu’elle ne pourrait plus y retourner avant un moment et elle a alors été portée par ce besoin irrépressible d’écrire sur la Chine telle qu’elle y a vécu, de l’intérieur. Avec sensibilité, elle a voulu honorer tous ces êtres qu’elle y a rencontrés et partager l’expérience inattendue qu’elle a traversée en leur compagnie.

 

Ce spectacle est une mise en bouche littéraire absolument rassasiante !

Il fonctionne comme une formidable promesse, un teaser imparable pour nous mettre en appétit de goûter encore à la plume d’Isabelle Wéry. C’est sur cette magie que reposent les portées-portraits inventés par la Compagnie Albertine : ses comédiens vous susurrent quelques extraits savamment choisis d’une œuvre pour laquelle ils ont eu un coup de cœur. Leur rythme est soulevé par le truchement d’une composition musicale originale. Ils vous proposent une mise en voix qui fait vibrer le texte de manière saisissante. Cette combinaison fertile, la troupe la met en œuvre depuis de nombreuses années, avec des représentations régulières notamment à la Maison Autrique (Bruxelles).

La bibliothèque provinciale a souhaité proposer cette forme de découverte littéraire aux lecteurs du Réseau louviérois de Lecture publique. Laurence Molle, en spectatrice assidue des portées-portraits était convaincue par leur pouvoir de fascination. Elle a soufflé à Central, Centre culturel régional, de faire du plateau du théâtre de La Louvière le lieu d’accueil de cette ambitieuse création. Selfie de Chine était le troisième portées-portraits offert par la Province de Hainaut, la Compagnie Albertine et Central. Le public présent, visiblement conquis, pourra sans doute assister à d’autres spectacles du genre dans les mois qui se profilent. Nous vous en reparlerons bien sûr !

En attendant, si vous souhaitez participer à la prochaine représentation de cette création, rendez-vous le lundi 5 juin à la Maison Autrique. Pour découvrir l’ensemble de la programmation de la Compagnie Albertine, surfez sur l’agenda de son site Internet.

Pour écouter la très chouette interview d’Isabelle Wéry consacrée à Selfie de Chine dans l’Invité.e du Brunch sur BX1, rendez-vous sur ce lien

Midis de la poésie Editions
Mise en voix, Lénaïc Brulé
Lecture, Stéphanie Mangez
Musique, Julien Lemonnier
Daisy Vansteene, Chargée de communication pour Hainaut Culture

D’autres articles

Suivez-nous sur Instagram & Facebook !

Aller au contenu principal