Daniel Pelletti. Sous le pinceau, l’esprit.

Un peintre d’une grande vivacité

Si faire l’expérience de la découverte d’une œuvre en compagnie de son auteur est souvent passionnant, avoir la chance d’être guidé au cœur de l’exposition « peinture à vif » par Daniel Pelletti, frise l’étourdissement.

En guise d’introduction, il nous précise qu’il n’a à aucun moment orienté la sélection d’œuvres présentée par Benoît Goffin, Commissaire de l’exposition et Conservateur au MILL, et qu’à chaque visite qu’il mène, il raconte autre-chose… ça promet ! Puis, lorsqu’il entreprend son récit tout ce que nous croisons semble s’éveiller, tant il incarne les lieux.

Généreux, turbulent, ouvert au monde qui l’entoure, le peintre nous éclaire pendant une flânerie qui retrace les jalons de sa production et la manière dont la création l’accompagne depuis son plus jeune âge. Il faut bien se cramponner à la fusée qui jaillit de son esprit et nous entraîne parmi ses cogitations, ses souvenirs, ses recherches. Car avant d’être un exceptionnel technicien des couleurs, Pelletti est un ardent humaniste à l’intelligence pétillante. À l’image des coureurs du Tour de France dont il raffole, il semblerait que chaque matin sa conscience s’enflamme plus vive et intarissable que la veille, et qu’elle cavale inlassablement tout le long du jour. Le flux de pensée ne se met sans doute à l’arrêt qu’au moment où ses paupières se referment, impatientes de s’ouvrir sur le lendemain.

Prodigue et à l’aise avec l’humanité entière, il est constamment en éveil et aime échanger, dialoguer, partager, se questionner, se révolter mais rire aussi et sa bonne humeur est très communicative.

Tout ce bouillonnement, toute cette sensibilité, toutes ces convictions, surgissent clairement dans le travail de Daniel Pelletti, au fil de notre déambulation. À l’image de ses paroles, c’est une narration tonitruante, saturée, parfois enchevêtrée, que nous livrent les œuvres du plasticien aux cimaises du MILL. On peut être déconcerté par le personnage qui saute du coq à l’âne, mais nous préférons penser qu’il suffit d’être bien attentif pour reconstruire le récit joyeusement entremêlé par ses soins.

Un monde intérieur luxuriant

Comme un souhait de matérialiser l’inextricable magma d’idées et d’images qui l’habitent, la première salle qui lui est consacrée déborde. Ici, un fragment de l’atelier du peintre est reconstitué, une parcelle seulement de son espace de travail quotidien, qui semble symboliser la puissance narrative qui le fait palpiter.

À la manière d’un Pierre Loti, la méthode et les voyages lointains en moins, mais tout aussi conservateur, l’artiste a rassemblé au cours de sa vie une débordante collection de masques, d’animaux taxidermisés, d’affiches, de colifichets. Chaque élément est source de bavardage, et Daniel Pelletti est un formidable conteur qui en conversant, nous transmet des clés qui entrouvrent les portes de son cheminement fertile. Tous ces souvenirs, comme une lasagne de sa mémoire, constituent un trésor, plus qu’un cabinet de curiosités, grâce auquel il peut à loisir amorcer un processus créatif.

« Outre un événement marquant, j’ai souvent besoin d’un élément déclencheur pour entreprendre un tableau, et vous remarquerez que beaucoup d’objets qui peuplent mon atelier apparaissent dans mes peintures. L’objet est un signal et je me mets en marche, jusqu’à ce que j’ai consumé les idées qui se présentent. Je serais bien incapable de travailler dans un lieu vide » dit-il, tout en plongeant la main dans la pile de livres acheminés de son grenier vers les étagères du Mill pour l’exposition.

Evidemment l’on a pas toujours la possibilité d’arpenter les salles en sa compagnie, mais qu’à cela ne tienne, grâce à la magie des outils numériques, Pelletti semble hanter le Mill. Pour avoir l’illusion de le croiser, il suffit d’enfiler le casque de réalité augmentée qui patiente dans une première salle de l’exposition, ou un peu plus loin, d’assister à la projection où il nous livre quelques indices sur ses techniques de peinture.

Une galaxie intime

Face à l’évocation de son atelier on trouve le panthéon de l’artiste, avec différentes œuvres lui appartenant. Certaines sont de lui, d’autres pas, mais elles annoncent les figures qui ont marqué sa métamorphose.

Ici le portrait de son arrière-grand-père antimilitariste qui fonda le premier café italien de La Louvière, là celui de sa muse, Francine, son rempart et son oasis à la fois. Et puis l’image du grand Chavée découvert grâce à Freddy Plongin et aussi une œuvre de Claude Malengrez qui l’initia à l’abstraction. Le décor s’installe.

 

Plus loin, en cheminant dans des espaces où se multiplient les représentations de l’artiste exécutées par d’autres, on assiste à la naissance d’un être pictural. Un petit garçon né au lendemain de la seconde Guerre mondiale, souvent malade, qui, comme Sissi l’Impératrice, reçoit un traitement un peu désuet des médecins : « il faut absolument le changer d’air ! ». C’est en compagnie de sa grand-mère que le gamin se gonfle de l’éther stimulant de Pietra Santa, Sienne, Pise, Florence.

« Ce fût un choc émotionnel invraisemblable » se rappelle l’artiste.

À son retour de ce beau voyage initiatique, ses parents lui offrent sa première boîte de peinture. Elle trône de manière amusante comme une relique au mur du MILL. Mais que l’on se rassure, l’exposition n’est pas conçue comme une hagiographie du peintre, elle tente juste de nous faire approcher un peu son intimité.

Des rencontres qui attisent les braises

Comme une évidence, les choses s’enchainent alors : il a 6 ans, il se met à faire une chose qu’il n’abandonnera jamais : il dessine «partout et tout le temps». Plus tard, il fait une rencontre marquante, son professeur titulaire à l’Athénée de Morlanwelz est Jean Louvet, qui deviendra l’un des plus grands dramaturges de son époque. En disséquant les convulsions des grandes grèves qui animent la région du Centre dans les années 60, Louvet fait germer en lui une véritable conscience politique et l’envie de l’exprimer aussi, qui se matérialisera ultérieurement dans les œuvres du plasticien. Les deux hommes entretiendront une longue amitié et collaboreront souvent ensemble, Daniel réalisant les affiches des pièces écrites par Jean, Jean critiquant de sa plume les œuvres de celui qui fût son élève tumultueux.

 

De l’apprentissage à la transmission

Après les études secondaires, contre l’avis de ses parents, Pelletti rejoint l’Académie des Beaux-Arts à Mons où il fréquente l’atelier de peinture de Gustave Camus. Dans une Belgique portant aux nues l’art abstrait, il prend place aux côtés de peintres qui défient cette hégémonie et il côtoie Michel Jamsin, Jean Ransy, Calisto Peretti et d’autres artistes figuratifs.

Une salle de l’exposition est consacrée à sa formation artistique où l’on peut observer de grands dessins, des nus, études académiques qui datent de cette période (début des années 70). On y rencontre un portrait d’Yvon Vandycke, qui avec les membres du groupe Maka aura une grande influence sur lui. Il se sent proche de leurs idées sans pour autant être membre du groupement artistique et s’oriente vers une œuvre résolument figurative. Au cours de son parcours, il sera membre de plusieurs collectifs : les Racines du Manoir, Carré H, Figuration critique et Quinconce fondé en 1993 où il continue de s’impliquer.

Fin pédagogue, l’artiste a également enseigné la peinture durant de nombreuses années, avant de diriger l’Ecole des Arts de Braine l’Alleud, donnant à l’école un rayonnement important, grâce à l’équipe éducative avec laquelle il a travaillé.

À la recherche d’une expression graphique personnelle

« Je me situe plutôt dans une narration prospective, qu’introspective, car j’ai le sentiment de peindre ce que je vois plus que ce je ressens » affirme Daniel Pelletti.

Aux côtés de ses amis néo-expressionnistes dès le milieu des années 70, il se met en quête de sa propre écriture. Il souhaite se dissocier et son trait se fixe sur des sujets moins exploités, mais qui décrivent malgré tout une certaine réalité sociale. Il aime déjà laisser le soin au regardeur de se faire sa propre opinion sur le constat qu’il lui livre, dénoncer sans imposer un message, s’engager sans contraindre le public à suivre une voie quelconque.

En 1975, il entame une série de peintures ayant pour sujet les sportifs. Des œuvres très graphiques, dont la palette semble avoir été volée à Matisse, avec des couleurs saturées, des contrastes très forts et dynamiques, une écriture très lisible, qui à priori peut sembler simplement espiègle mais qui si l’on y regarde de plus près, associée aux attributs de la publicité, dénonce les dérives de l’argent dans le monde sportif. Les sportifs hier plein de bravoure sont alors instrumentalisés, ils sont devenus des outils du capitalisme qui les fait ressembler à des hommes sandwichs. Cette première série de peintures est présentée à la Galerie Albert 1er, ce qui met le travail engagé de l’artiste en lumière.

Progressivement, à la manière d’un collagiste, il entreprend des associations d’éléments qui se feront récurrents (anatomie, soldats, chevaux) et, mis en dialogue ou en confrontation, composeront une chronique des travers humains que l’artiste souhaite dénoncer. Le procédé offre des associations improbables, comme dans « le singe rouge » (76), une toile où Joe Dalton côtoie les Beatles sous une date énigmatique (le 24.10.1940) qui est celle de la rencontre entre Franco et Hitler.

« Tous ces assemblages, c’est un peu un hommage à Erro, un peintre islandais que j’aimais particulièrement à l’époque et qui fût le co-fondateur du mouvement de la figuration narrative en France dans les années 60 ».

Erro, (c) Blog Trace ta route

Daniel Pelletti est lauréat du Prix du Hainaut (1979) entre autres et plusieurs de ses œuvres rejoignent des collections publiques et notamment celle de la Province de Hainaut.

Des séries qui dénoncent

Au fil de ses recherches, sa narration se resserre toujours plus et la palette se transforme pour nous confronter aux questions qui angoissent Pelletti. Il mélange les sens de lecture, travaille sur des formats qu’il peut facilement manipuler dans tous les sens dans son atelier. Horizontalement, verticalement, la composition nait de tous les côtés, elle s’alimente d’éléments en série, en mouvement. Il est inspiré par les études de décompositions photographiques menées par Eadweard Muybridge dont il possède plusieurs volumes. Il joue aussi sur les matières et entreprend une grande combinaison de techniques, de morcèlements aussi.

« J’ai l’impression que j’ai même commencé à percevoir la peinture comme un meuble, en travaillant même beaucoup sur les encadrements par exemple » annonce-t-il avec un sourire malicieux.

Comme un sorcier dans son laboratoire, il expérimente.

« Pour donner plus de brillance, j’utilisais de la poudre d’écailles d’ablette, un poisson utilisé dans les cosmétiques, pour apporter du relief, j’intégrais de la gaze à la peinture, ça boursoufflait mes personnages ».

Son soin de l’écriture se fait toujours plus pressant, et sa recherche de précision de plus en plus grande parce qu’il ressent que c’est en la redéfinissant qu’il rendra sa narration plus juste.

La jument de trait 1979

Les sujets traités sont tantôt d’une actualité brûlante comme cette prise en otage d’un Boeing de la Lufthansa en 77, ou tantôt ils empoisonnent depuis toujours l’harmonie de l’humanité comme le lent cheminement tortueux de la femme vers son émancipation dans « la jument de trait » (79). Profondément antimilitariste il dénonce les atrocités des guerres successives dans plusieurs œuvres dont « Enola Gray, le cœur au bord du trou » (1984), du nom de cet avion bombardier des forces américaines, tristement célèbre pour avoir été le premier à larguer une bombe atomique qui causa des dommages sans précédent lorsqu’elle explosa sur Hiroshima.

Sa série « le temps des Cerises » (1980) aborde tant les marches pacifistes que les problèmes environnementaux que soulignait déjà René Dumont, premier candidat écologiste à l’élection présidentielle en 1974, dont Pelletti a fait le portrait.

« Ces questions actuelles existent depuis très longtemps ! Je les peignais déjà il y a 40 ans».

Tout est à inventer, puisque tout a été dit.

Puis c’est une sorte de proposition alchimique avec les lins raidis et ce très bel hommage au bœuf écorché de Rembrandt qui nous signalait déjà en 1655 que tout sujet était digne d’intérêt en ayant l’audace de cadrer sa peinture sur une scène morbide et dégoûtante. Pelletti propose son « Bœuf » en 1990, avec toujours ces circuits imprimés sérigraphiés devenus omniprésents.

Il est impossible d’aborder ici tous les événements, toutes les dérives qu’illustrent les travaux de l’artiste, mais on voit bien de manière récurrente revenir les planches anatomiques, les soldats, les fœtus, et puis le taureau, cet animal sacrifié comme dans le culte de Mithra, pour laver le monde et lui permettre de renaître de ses cendres. On peut se perdre dans une toile, tant les références, les symboles sont riches et nombreux, tant les techniques qui cohabitent dévoilent de nouvelles informations à chaque regard qui la balaye.

Au Mill, on peut malgré tout suivre de manière assez didactique cette évolution de l’artiste grâce à une sélection pertinente de pièces courant jusqu’au travail actuel.

« Actuellement, je laisse de plus en plus aller les choses, je suis dans la recherche d’une rythmique où l’image a tendance à être évacuée. La lisibilité n’est plus vraiment ce qui m’intéresse, je cherche plutôt des liaisons entre les éléments dans mes compositions » nous annonce celui qui se renouvelle sans cesse.

 

Au MMDD, « Les terrils sont des montagnes tombées du ciel »

(Naoya Hatakeyama)

Pour que votre regard puisse embrasser toute la poésie des paysages post-industriels du bassin du centre, magnifiée par Daniel Pelletti, il faudra vous rendre sur le site minier de Bois-du-Luc.

Là, un ensemble de toiles est présenté au cœur de l’ancien magasin aux métaux du charbonnage. Un lieu idéal pour servir d’écrin à ces paysages, puisque parmi eux, certains intègrent les carrés du Bois-du-Luc près desquels vit et travaille le peintre depuis de nombreuses années.

Né à Haine Saint Paul, adolescent spectateur des grandes grèves de 60 qui ont secoué sa région, il est forcément imprégné de cette histoire sociale et industrielle. Dans ses toiles ayant pour thème les terrils, les cités ouvrières, les rues populaires, les lieux sont presque toujours désertés, tout comme le travail qui s’est lui aussi éclipsé des usines depuis longtemps. Ces lieux abandonnés, ces montagnes écrasées au sol ne sont pourtant pas réellement tristes. Au fil du temps, les tonalités de la palette ont même tendance à s’éclairer et à animer les panoramas, en les rendant plus optimistes.

Sous le pinceau de Pelletti, des arrêtes saillantes synthétisent les lieux, pour mieux gorger de couleurs, de textures et de motifs les paysages immobiles… le narrateur se fait expressionniste, il nous emmène vers un ailleurs tout proche qu’il a su transcender. C’est sans doute toute la force de son affection pour sa terre natale et ses habitants, son folklore qui transpire dans ces scènes. Les terrils prennent des allures de pyramides, ce ne sont plus des crassiers, mais des montagnes rassurantes qui veillent sur notre éternité. Ils ont tantôt une élégance tragique qui invite à la nostalgie (topographie de la misère 1992) ou à l’ascension romantique, tantôt des formes plus douces et se gonflent de bonne humeur et de vitalité (montagnes 2011).

Infos

Il ne vous reste que quelques jours pour découvrir ces expositions qui s’achèveront le 4 septembre prochain dans les deux musées de La Louvière.

Pour les plus jeunes, un petit carnet d’activités a été développé par le MMDD, autour de l’exposition, il est disponible à l’accueil du musée. Demandez aussi votre petit guide du visiteur au Mill, un chouette complice de découverte qui regorge d’illustrations et des couleurs si chères à Pelletti. Vous pouvez aussi emporter des cartes illustrées reproduisant quelques œuvres pour emmener avec vous un peu de cette poésie. Et si vous avez envie d’en savoir plus sur le peintre et son œuvre, vous pouvez-aussi vous procurer l’excellente monographie qui lui est consacrée, éditée en 2019 par la Galerie Nardone, elle est en vente à la boutique du Mill.

Si vous le souhaitez, vous pouvez également relier les deux lieux d’exposition lors d’une promenade en vélo facilement praticable grâce au balisage des points nœuds du Réseau Vhello mis en place par la Province de Hainaut.

MILL

Place communale 21

7100 La Louvière

064 28 25 30

info@lemill.be

https://www.lemill.be/

 

Musée de la Mine et du Développement Durable du Bois-du-Luc

Rue Saint-Patrice 2B

7110 La Louvière (Belgique)

064 28 20 00

info@boisdulucmmdd.be

http://www.boisdulucmmdd.be/fr

 

 

 

 

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