Céline Depré et Sylvie Pichrist attisent le feu de la création

19/05/2022

Couvrir le feu. C’est le titre de l’exposition présentée par Céline Depré et Sylvie Pichrist au Magasin de Papier. Une expo soutenue par la Province de Hainaut via sa Bourse aux artistes, avec l’aide de Mons Arts de la Scène.

Pour cette proposition, les deux plasticiennes ont nourri leurs recherches de l’actualité liée au confinement, l’ensemble des travaux montrés ayant été produits durant cette période inédite que fut la crise sanitaire liée au Covid.

Une source d’inspiration commune, pour une exposition en duo, qui au final nous livre une expérience délicatement poétique. Pousser la porte de la galerie lumineuse c’est éprouver la grande concentration presque méditative des deux plasticiennes, loin de toutes les tensions engendrées par les soubresauts dramatiques qu’elles ont encaissés pendant ces mois d’isolement. Semblablement, à travers leur cheminement, Céline Depré et Sylvie Pichrist se sont lancées dans une quête sincère et salutaire.

Elles ont expérimenté la recherche du beau dans leur quotidien bouleversé, au travers le détournement et parfois à la limite de l’animisme. En donnant une position essentielle lors du mécanisme de création à des objets ou vestiges sans utilité ni richesse qui habitaient leur vie journalière, toutes deux semblent avoir traversé une forme de catharsis.

Si le titre de l’exposition a quelque-chose de subversif, en amenant le champ lexical du feu dans une galerie dont le nom est associé aux papiers d’emballage, il est pourtant ici question de résilience, de sérénité et de pérennité.

Le mot couvre-feu à plusieurs sens. Dans un contexte de pandémie, il nous renvoie aux interdictions, aux fermetures d’espaces culturels, à la précarité dans laquelle furent plongés de nombreux citoyens et souvent plus encore les artistes. Un moment angoissant, plein d’incertitudes, sans possibilités d’échanges, sans espaces pour créer et pour montrer ce qui est amené au monde, sans projets, sans lendemains…

En contre-pied à cette vision des choses, Céline Depré et Sylvie Pichrist ont cherché le souffle de vie, celui qui attise la création, qui enflamme l’esprit fertile de l’artiste. Leur couvre feu est celui qui renvoie à ces objets et actes posés pour protéger et prolonger les feux des fourneaux et foyers laissés sans surveillance, lorsque les maisons étaient faites de bois et menaçaient de s’embraser. Couvrir le feu était alors agir en vue de le prolonger, en attendant que passe la noirceur de la nuit et que s’éveille une fois encore l’astre brillant, symbole de vie et de renouveau. Telles des siamoises, les deux artistes ont elles aussi mis en oeuvre, au travers leur production, un phénomène qui visait à protéger leur feu sacré, celui de la création.

Si on reconnaît une concordance entre les oeuvres présentées, les moyens et les aboutissements, différent sensiblement, propres à la lumière que le regard de chacune porte sur le monde qui l’entoure.

De son côté, Céline Depré nous confronte à la prodigieuse sophistication de petits outils usagés, bousillés par un usage intensif. Restitués avec une belle minutie dans de grands formats, les clous déformés, fragments de vaisselle et crochets rouillés apparaissent soudain complexes et intrigants. Ces éléments communs, produits à grande échelle, facilement remplaçables et jetés aux oubliettes sont patiemment récoltés par elle.

Ils deviennent sous les crayons de cette virtuose du dessin, de grands talismans merveilleux, la colonne vertébrale d’un animal tortueux, des dagues découvertes au fond d’une malle aux trésors, etc. Chacun y lit le récit qu’il y projette.

« Je collecte des objets jetés, jugés sans importance.

Je les ramasse et les conserve dans ma maison.

Je collecte des petits histoires d’autres, jugées sans importance.

Je les écoute et les conserve dans ma mémoire.

Puis une histoire rencontre un objet dans mon esprit.

Je reporte. Je retranscris. Je reproduis. Lentement, fidèlement dans le silence.

Une manière de (re)donner de l’importance à ce/ceux devenu(s) sans intérêt.

Couvrir le feu tenter d’éteindre l’individu – son sentiment – désuet, sans intérêt » Céline Depré

Sylvie Pichrist quant à elle nous met en garde, avant de nous ouvrir son monde intérieur, au pied des quelques marches qui mènent à l’exposition qu’elle présente à l’étage de la galerie. « Je voulais faire quelque chose d’extraordinaire ». Comme un avertissement, ce message jaillit tel un cri revendicatif en habits d’arlequin sur une banderole. La sidération de l’artiste est palpable dans cette pièce.

On l’imagine très bien rentrant précipitamment d’un beau voyage en Inde, les bras chargés d’étoffes soyeuses et la mémoire baignée de toutes les nuances de l’Asie, soudainement confrontée à la dure réalité de l’enfermement. Colloquée à demeure, passant d’un territoire bruyant et coloré qui héberge une grande partie de l’humanité à la longue solitude d’un décor familier sans plus aucun exotisme.

Une sorte de rêverie commence alors, comme dans les contes de Myasaki, où la poussière peu à peu s’anime pour former de petites boules enchantées.

La Lauréate du Prix du Hainaut des Arts plastiques (2004) nous livre son ressenti dans un petit texte accompagnant les oeuvres installées :

« Arrivée chez moi, le temps était alors suspendu, telle la poussière que je voyais voyager sous ma table. Le silence était d’or. Un micro cosmos était visible sous mon lit.

J’ai commencé à expérimenter la possibilité de fixer l’insaisissable pour partager la découverte de l’univers infini englouti dans les sacs de mon aspirateur.

Je voulais faire quelque-chose d’extraordinaire avec ce que j’avais sous mes pieds, à portée de main » Sylvie Pichrist

C’est ainsi que Sylvie Pichrist s’est lancé le défi de coudre la poussière qu’elle a progressivement récupéré en vidant ses sacs d’aspirateurs. Elle en a accumulé assez pour la filer et la broder à l’aide de fils chatayants sur des morceaux de soie. Cette Pénélope des temps modernes allant jusqu’à créer une petite oasis de débris, une île enchantée faite de résidus comme un mirage apparaissant en plein désert pandémique, une hallucinante promesse de voyage.

Exposition à voir jusqu’au 29 mai au Magasin de Papier, grâce au soutien du Pôle muséal de la Ville de Mons et de notre Secteur des Arts Plastiques.

http://www.celinedepre.be

http://www.sylviepichrist.com

 

Magasin de papier

Rue de la Clé,26
7000 Mons

Mercredi, samedi et dimanche de 12h à 18h en période d’expo

 

 

Daisy Vansteene, Chargée de communication pour Hainaut Culture

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